PARIS MATCH n°3971 - Page 3 - 3971 Crédits photo : P. 4 : A. Isard. P. 6 à 9 : M. Indjic, DR. P. 11 : R. Cremers / Lumen / Opale Photo, DR. P. 12 : P. Matsas / Albin Michel, atelier Gallien Studio, DR. P. 16 : T. Ruff©ADAGP, Paris 2025 / Courtesy de l’artiste et David Zwirner, P. Schmidt / Musée d’Orsay / Dist. RMN – Grand palais, Name –Diarra Niang / Courtesy of Stevenson (Cape Town, Johannesbourg, Amsterdam), R. Bayer © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko © ADAGP, Paris 2025, DR. P. 18 et 19 : A. Isard, J. Linda et B. Lopes avec l’aimable autorisation de la fondation EDP, DR. P. 20 : I. Deutsch, DR. P. 22 et 23 : C. Delfino, Bureau 233, Sipa, J. Garofalo. 6 11 12 16 18 20 22 24 25 26 34 L’ENTRETIEN Audrey Tautou n’en fait qu’à ses têtes CULTURE Livres. La critique de Marie-Laure Delorme Hollywood, son univers impitoyable Art. Le monde est flou! Ernesto Neto ancre son navire à Paris Musique. Imagine Dragons va embraser les foules Hommage. Nicole Croisille Une voix à part PERSONNALITÉS ROYAL POUVOIRS DESSIN Joann Sfar ERNESTONETOTISSESATOILE Colorée,poétiqueetsensorielle, l’installationdel’artistebrésiliensouslanef duGrandPalaisestuneinvitationàun voyageautourdumondeetaucœurdelaTerre… (Pages18et19) 4 LASEMAINEDE PARIS MATCH DU 12 AU 18 JUIN 2025 L’ENTRETIEN AUDREYTAUTOU N’ENFAIT QU’ÀSESTÊTES Lacomédienne,quel’onn’apas vuesurlesécransdepuissixans,revientavec uneexpositiondephotographiesdans laquelleelles’amusedesaproprenotoriété. InterviewPIerrickGeais/PhotosMatiasIndjic Elle renoue avec cette excitation propre aux soirs de première. Même si elle ne monte pas sur scène, pas plus qu’elle ne présente un nouveau film. Non, dans quelques heures, Audrey Tautou inaugure son exposition « Superfacial » au Quai de la Photo, à Paris. Le résultat de longues années de création. Quand nous l’y retrouvons plus tôt dans l’aprèsmidi, elle assure ne pas être stressée, mais plutôt heureuse de montrer à un public « ce travail qui ne lui appartient déjà plus vraiment ». Au beau milieu de notre interview, le comédien François Damiens débarque par surprise, un large bouquet de fleurs à la main, pour s’excuser de ne pas pouvoir être présent au vernissage pour cause de tournage. « Vous avez donc des amis dans le milieu du cinéma ? » s’amuse-t-on à faire remarquer à Audrey Tautou. Depuis qu’elle a choisi de faire une pause dans sa carrière d’actrice – son dernier film remonte à 2019 –, on la croyait coupée de ce monde-là. « Les gens fantasment beaucoup de choses sur moi, rit-elle. Vous pouvez aussi préciser que je ne me suis pas retirée pour vivre dans une forêt. Certains le croient ! » ParisMatch.Pourquoicetitre,“Superfacial”?Vousêtes tout sauf superficielle, non? Audrey Tautou. Je pense, en tout cas j’espère, ne pas l’être et raconter des choses authentiques. “Superfacial” est un néologisme, comme vous vous en doutez. Un mariage entre superficiel et super-héros. Quand on est une célébrité, les gens veulent vous attribuer une sorte de superpouvoir, qui est, quand on y réfléchit, très dérisoire. Il ne tient qu’au regard des autres, on ne le possède pas vraiment. Danscetteexposition,vousdécortiquezavecbeaucoup d’autodérision un statut que vous connaissez bien, celui de célébrité. Oui, car ce statut est tellement futile. Imaginez que l’on vous téléporte au fin fond de l’Amazonie, peu importe quelle star vous êtes, vous ne le serez plus là-bas. Je m’amuse aussi de ceux qui se prennent trop au sérieux. Ce qui, je crois, n’a jamais été mon cas. PROFIL 1976 Naissance à Beaumont (Puy-de-Dôme). 2000 Elle remporte le César du meilleur espoir féminin pour «Vénus beauté (institut)» de Tonie Marshall. 2001 Devient célèbre à travers le monde avec «Le fabuleux destin d’Amélie Poulain». 2006 Joue dans «Da Vinci Code» de Ron Howard, au côté de Tom Hanks. 2009 Elle est le nouveau visage du parfum N° 5, après avoir incarné Coco Chanel dans un film d’Anne Fontaine. 2019 Elle choisit d’interrompre sa carrière d’actrice après avoir joué dans «The Jesus Rolls», de John Turturro. [SUITEPAGE8] 7 DU 12 AU 18 JUIN 2025 PARIS MATCH Mais vous êtes-vous parfois sentie obligée de jouer à la star? Je devais essayer de rentrer le plus possible dans le moule. Sans pour autant changer complètement ma façon d’être, je devais parfois jouer à l’actrice. Cela passait par la façon de m’habiller, de me présenter, surtout en période de promotion de films. Mais j’ai toujours pris beaucoup de recul là-dessus. Si on vous en donnait la possibilité aujourd’hui, choisiriez-vous de redevenir anonyme? Non, car la notoriété me permet de vivre des expériences qui me plaisent, comme celle que je vis actuellement. J’ai su apprivoiser ce que je suis devenue. Aussi, l’engouement qu’il y a eu autour de ma personne a diminué. Il s’est normalisé. J’ai retrouvé ma liberté et une vie plus ordinaire. Je peux prendre de nouveau le métro sans être trop importunée. Il y a vingt ans, je cherchais à me cacher… Cettepériode,quiasuivilasortiedufilm“Lefabuleuxdestind’Amélie Poulain”, vous l’avez mal vécue? J’étais constamment dans une sorte de vigilance pour éviter le regard des gens. J’usais de stratagèmes pour partir en vacances sans être suivie, je marchais tête baissée, je me mettais toujours de dos au restaurant… D’autres trouvent leur bonheur dans le fait d’être reconnu. Pas moi! Je préfère regarder plutôt qu’être regardée. Je suis trop curieuse des autres. Je me souviens de mes premières interviews: je devais me forcer à dire “je”. Parler de moi me semblait tellement indécent. Une partie de l’exposition est d’ailleurs consacrée à des photos que vousavezprisesdescentainesdejournalistesquivousontinterviewée. Pourquoi aviez-vous besoin d’immortaliser ces moments? Pour qu’ils ne s’évanouissent pas justement. Quand je faisais la promotion d’un film, je donnais des dizaines d’interviews en une journée, à la chaîne. Ces marathons promotionnels ont quelque chose d’inhumain. On n’a pas le temps d’approfondir, de connaître la personne avec laquelle on parle. Dans cette cadence infernale, qui est littéralement chronométrée par les attachées de presse, j’avais besoin de trouver du sens. C’est pour ça que j’ai voulu garder un souvenir de ces moments, pour qu’ils ne soient pas complètement vains pour moi. Même si, à l’origine, ces instantanés n’avaient pas vocation à être montrés au public. Vous exposez également plusieurs lettres de fans. Vous les avez toutes conservées? Presque toutes, rangées dans des boîtes chez moi. Vous imaginez l’engagement que cela représente de prendre le temps d’écrire ou «J’airetrouvémalibertéetunevieplus ordinaire.Jepeuxprendredenouveaulemétro sansêtretropimportunée» 8 PARIS MATCH DU 12 AU 18 JUIN 2025 LASEMAINEDE de faire un dessin, puis de l’envoyer. Je ne pouvais pas les jeter à la poubelle. Certaines lettres sont touchantes, d’autres drôles, et quelques-unes flippantes… J’en ai reçu beaucoup à une époque, moins aujourd’hui. Cela participe aussi à l’expérience de la célébrité. Quand on se lance dans une carrière sous les projecteurs,onrecherchesouventl’amourdupublic.Cen’était pas votre cas? Non. Je me suis souvent interrogée sur le lien que tissent les chanteurs avec leur public, très fusionnel. Pour les acteurs, il y a une vraie différence: la barrière de l’écran. J’ai gardé cette distance. Même si parfois, quand je croise quelqu’un dans la rue qui me témoigne son affection, de façon spontanée, cela me touche. Dans cette exposition, il y a aussi une série d’autoportraits. Qu’avez-vous appris sur vous en vous photographiant? Ils m’ont surtout permis de développer une créativité et une émotion que je ne retrouve nulle part ailleurs. Commentestnéevotrepassionpourlaphotographie? Je devais avoir 9 ans, j’avais demandé un bel appareil photo en cadeau pour ma première communion. À l’époque, je rêvais de devenir Dian Fossey et de photographier des orangs-outans… Même si, finalement, j’ai surtout photographié mon frère et mes sœurs. La photographie est comme un compagnon, que j’ai parfois un peu délaissé, et qui revient à certains moments de ma vie. La pratique de la photographie semble être à l’opposé de celle du cinéma. L’une est solitaire quand l’autre nécessite un collectif. Correspond-elle plus à votre caractère? J’ai toujours adoré les plateaux de tournage et ce travail en équipe. Pour autant, j’apprécie dans la photographie le fait d’être indépendante. Aller à mon rythme, sans attendre personne. Toutes mes photos, je les ai faites seule, même les autoportraits, avec un déclencheur à distance. J’ai essayé une fois d’avoir quelqu’un qui m’assiste mais le regard de l’autre sur le travail en cours me stresse. Vous n’êtes donc pas aussi sauvage qu’on le prétend? Non, j’ai plein de copains! [Elle rit.] Dans votre livre “Superfacial”, vous écrivez : “Je ne saurai jamais vivre en Cartésie, ce pays où il fait sûrement bon vivre aveclogique,rationalisme,évidenceetméthode.”L’esprit cartésien, ce n’est pas pour vous ? J’échappe certainement à une forme de logique. Par exemple, je pense que beaucoup n’ont pas compris ma décision de mettre entre parenthèses ma carrière de comédienne, alors qu’elle me souriait. Mais je crois qu’il faut se laisser guider par ses envies plutôt que par ses peurs. J’ai décidé de mener ma vie comme je l’entendais. Vous pensez que votre choix de stopper votre carrière a pu être perçu comme un caprice? Je ne pense pas que l’on puisse l’interpréter comme cela. Mais pour la majorité, notamment en France, où on aime ranger dans des cases, il est difficile de comprendre que l’on peut s’offrir une autre direction que celle qui est toute tracée. Vous êtes-vous toujours sentie marginale? Dans ma carrière, oui, dès le début. Car j’adore jouer, mais simplement pour le seul fait de jouer et pas pour exister dans le regard de l’autre. Quand j’étais élève au Cours Florent et que l’on préparait des spectacles, je m’occupais de gérer l’atelier costumes. Cela m’amusait autant que d’être sur scène. J’éprouve le même plaisir à participer à un spectacle en coulisses que d’être sous les projecteurs. Votre ami Vincent Dedienne vous définit comme une artiste “qui n’est pas soumise à l’air du temps”. Cela vous correspond bien? Je suis à des années-lumière des réseaux sociaux, donc j’échappe peut-être à une réalité de notre époque, si tant est que ça en soit une. Sur ce point, en effet, je suis en décalage avec la société. Je crois d’ailleurs savoir que vous avez un projet de film d’animation avec Vincent Dedienne… Je suis en train de travailler sur le scénario et il y participe. Il est tiré d’une histoire pour enfants que j’ai écrite mais qui n’a pas été publiée pour le moment. Je suis assez monotâche et, jusqu’à aujourd’hui, j’étais concentrée sur cette exposition. Donc le reste, ce n’est pas pour tout de suite. Quel projet pourrait vous faire revenir au cinéma? Je n’en sais rien, je ne suis pas devin. [Elle rit.] Mais certainement que j’y retournerai un jour. Sur un plateau de cinéma, je me sens comme chez moi. Vous devez recevoir encore beaucoup de propositions, de scénarios… Les lisez-vous au moins? Non, ça ne sert à rien puisque je sais que je ne pourrai pas m’y consacrer. Je ne vais pas perdre mon temps ou donner de faux espoirs. Je reçois moins de propositions de toute façon, mais je reste touchée par ceux qui continuent de penser à moi. La seule chose que je vais sûrement faire, c’est reprendre le spectacle “Charlotte”, que j’avais joué à la Seine musicale, pour quelques dates. Je n’ai pas envie de l’abandonner. Vous n’en avez pas marre qu’on vous parle d’“Amélie Poulain”? Mais on ne m’en parle pas tous les jours, vous savez… Et quand on m’en parle, on me dit tellement de jolies choses que ça reste un cadeau. Ça l’a toujours été. Elle a certainement compté plus que n’importe quel autre de vos personnages. Vous arrive-t-il de penser à elle? À ce qu’elle deviendrait aujourd’hui… C’est drôle, cette question! Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit! Je dois dire que je ne pense pas vraiment à elle. Je ne garde aucun des personnages que j’ai joués en moi. Je ne vois pas comment c’est possible. D’un tournage, je ne conserve que le souvenir des moments de partage et des fous rires. Le reste appartient au public. Ce public, que voulez-vous qu’il retienne de vous? Je m’en moque un peu. Il gardera ce qu’il a envie de garder; il jettera ce qu’il a envie de jeter. InterviewPierrickGeais «D’autrestrouvent leurbonheurdans lefaitd’êtrereconnu. Pasmoi!Jepréfère regarderplutôt qu’êtreregardée» « Superfacial »,d’AudreyTautou, jusqu’au10septembreauQuaidelaPhoto,ParisXIIIe . « Superfacial »,lelivre,éd.Fisheye,232pages,38euros. SILVER NIGHT EAU DE PARFUM LE CL ASSIQUE EAU DE TOILET TE CERRUTI1881FRAGRANCES.COM | @CERRUTI1881 DISPONIBLE EN LIGNE SUR NOCIBE.FR, MARIONNAUD.FR ET SEPHORA.FR LA CRITI UE LA CRITI UE « Lelacdelacréation »,deRachelKushner, éd.Stock,480 pages,23,90euros. DeMarie-LaureDelorme Sa mission : surveiller et punir. Elle doit s’infiltrer parmi des éco-activistes radicaux, dans un village isolé du sud-ouest de la France, afin de les pousser à des actions violentes. La police interviendra alors pour les décrédibiliser et les emprisonner. L’Américaine Sadie Smith agit pour le compte de multinationales. L’ex-agente du FBI a rejoint le secteur privé. Son seul moteur: l’argent. Une fois arrivée sur place, l’espionne se familiarise avec les altermondialistes du Moulin. Ils ont un maître: Bruno Lacombe. L’intellectuel voit la France rurale comme un lieu de résistance et d’insurrection. L’eau est l’enjeu. Dans «Le lac de la création», la Californienne Rachel Kushner s’inspire de faits de société, comme les polémiques autour de la construction de mégabassines au profit de l’agriculture intensive, pour raconter la beauté de la nature, la trahison, l’engagement politique. Le singulier Bruno Lacombe, un proche de Guy Debord dès 1968, est l’âme des Moulinards. Né en 1937, il a été caché dans le Périgord durant l’Occupation puis livré à lui-même dans le Paris de l’après-guerre. Bruno Lacombe s’est installé dans la région au début des années 1970. Il vit aujourd’hui dans une grotte du Périgord, à la suite de la mort de sa plus jeune fille. L’exsoixante-huitard communique avec la coopérative agricole radicale du Moulin, à travers de longs mails privés et érudits. Il s’intéresse aux origines préhistoriques de l’homme, avec notamment une question: qu’est-ce que vivre ensemble? L’espionne Sadie Smith est chargée de surveiller Pascal Balmy, à la tête des Moulinards, et Paul Platon, secrétaire d’État à la Cohésion des territoires. Au centre : les débats autour des mégabassines. Toutes les routes vont se croiser. Le piège va se refermer, mais sur qui? « Le lac de la création » est construit autour de trois pôles: la communauté des éco-activistes et leur mentor Bruno Lacombe; la campagne du Sud-Ouest et les agriculteurs locaux ; l’ex-agente du FBI et l’État français. Peut-on dire les idéalistes, les naïfs, les cyniques? Rachel Kushner est une romancière subtile. Les personnages sont, tour à tour, détestables et attachants. La séduisante Sadie Smith a 34 ans. Elle boit trop de bière, lit une biographie de Céline, fait l’amour avec facilité. L’une des forces du roman tient à l’attirance de deux solitudes. Bruno Lacombe et Sadie Smith sont tous deux coupés du monde. L’un par la douleur, due à la perte d’une enfant; l’autre par l’accumulation des trahisons, due à son métier. Leurs vérités sont indicibles. L’auteure du «Mars Club» (2018) avait-elle en tête, pour la communauté des activistes du Moulin, le groupe du Tarnac, de Julien Coupat ? « Le lac de la création» est un roman d’espionnage, une réflexion sur la folie de la modernité, une comédie grinçante sur le non-sens de la vie. Le Moulin est une petite société: environ 11 hectares et quarante-cinq personnes. Les moyens pour la démanteler sont hors de proportion. Ici, chaque militant a un ressort intime. Sadie Smith le note: «La politique ne confirme l’identité de personne.» Les gens s’agitent toute la journée pour nous convaincre de croire à ce qu’ils prétendent être. Mais, seuls face à eux-mêmes, dans la nuit noire, il n’existe aucune opinion politique. Les écrivains le savent. RACHEL KUSHNER DANS NOS CAMPAGNES La romancière américaine plonge dans le milieu des éco-activistes français. LASEMAINEDE CULTURE HOLLYWOOD SONUNIVERSIMPITOYABLE Deuxromanspassionnantsrappellent quel’usineàrêvesasouventtournéaucauchemar… surtoutpourlesfemmes ! L’adaptation du roman de Daphné du Maurier «Rebecca» fut le film qui ouvrit à l’Anglais Alfred Hitchcock les portes de Hollywood. Dans cette histoire gothique effrayante, une jeune dame de compagnie (Joan Fontaine) épouse le riche Maxim de Winter (Laurence Olivier) et tente de lui faire oublier sa femme disparue. Mais lorsqu’elle arrive au domaine de Manderley, elle suscite l’hostilité immédiate de Mrs Danvers, la terrifiante gouvernante, rôle tenu avec maestria par Judith Anderson. En fin connaisseur des coulisses de «Rebecca», Michel Moatti cède la parole à la «grande méchante». Un roman où il invite la comédienne, au soir de sa vie, à se rappeler l’atmosphère lugubre et délétère qui régnait alors. Et des nombreuses femmes assassinées – meurtres véridiques! – non loin du studio de tournage de ce film qui, jusqu’au ZOEBRISBYLESDESSOUSDEL’ÉCRAN C’est l’une des morts les plus retentissantes qu’ait connues l’Amérique. Le 16 septembre 1932, Peg Entwistle, actrice montante de la RKO, escalade les célèbres lettres géantes de l’enseigne Hollywoodland – celle-là même qui perdra son «land» en 1949 – et se jette dans le vide. «J’ai bien peur d’être lâche. Je suis désolée pour tout…» Le mot découvert sur son corps aboutit à une conclusion sans appel: suicide. Mais comment cette comédienne talentueuse en est-elle arrivée à se brûler les ailes au contact de la Cité des anges? Dans un compte à rebours tragique qui égrène les trois derniers mois de son existence, on devine peu à peu que la cruauté du monde du cinéma et l’ombre menaçante d’un ex-mari maladivement jaloux se sont conjuguées pour précipiter sa chute… Autrice des «Mauvaises épouses», Zoe Brisby aime les personnages féminins épris de liberté. Et qui paient souvent cash l’audace de tenir tête aux hommes. Plus à l’aise dans les tragédies shakespeariennes qu’en créature évaporée d’«Hypnose», ce nanar de George Archainbaud qui lui valut d’être congédiée des studios, Peg Entwistle était faite pour vibrer sous sa plume allègrement vengeresse. Castings impitoyables, cinéastes sadiques, espoirs douchés par des remarques assassines, autant d’épreuves que doit affronter la vaillante Peg. Mais, réduite à son aguichante blondeur, elle perd peu à peu pied dans le marigot hollywoodien, où la fiction rejoint la friction la plus blessante. D’autant que, du producteur au moindre assistant réalisateur, ils sont nombreux à jouir de leur toute-puissance et à organiser, en pleine crise, des fêtes dantesques à Beverly Hills pour s’approvisionner en chair fraîche. Des apprenties actrices dont une sur cent, après être passée à la casserole, pourra éventuellement prétendre à un rôle. Pas le genre de Peg de se soumettre à cet odieux droit de cuissage. Cette attitude lui sera fatale… Mais par la grâce de son imagination, Zoe Brisby offre à celle dont on dit que le fantôme hante encore les collines de Hollywood une bien belle résurrection. bout, sembla maudit. Tandis que Hitchcock, pour rendre encore plus crédible le désarroi de la jeune Mrs de Winter, ordonne que personne n’adresse la parole à la débutante Joan Fontaine, des incidents étranges s’enchaînent. Pas vraiment impressionnable, Judith commence pourtant à flipper quand elle s’aperçoit que des personnages inquiétants rôdent sur le plateau: la vénéneuse Joan Crawford, Vivian Leigh et Olivia de Havilland, qui toutes haïssent Joan Fontaine pour avoir décroché le premier rôle. Les incidents se multiplient: robe ignifugée qui s’embrase, vieux technicien dont le crâne est fracassé par un énorme spot… La paranoïa gagne, pour notre plus grand plaisir. À peine le livre refermé, on n’a qu’une envie: se replonger dans la noirceur du chefd’œuvre de Hitchcock. LIVRES « Rebecca.Dansl’ombre d’Hollywood »,deMichelMoatti,éd.Hervé Chopin,240pages,19,50euros. MICHELMOATTILEPLATEAUDEL’ANGOISSE « Hollywoodland »,deZoeBrisby, éd.AlbinMichel,320pages,20,90euros. ParFrançoisLestavel 12 LASEMAINEDE PARIS MATCH DU 12 AU 16 JUIN 2025 LEMONDEESTFLOU! Le musée de l’Orangerie livre une réflexion sur le flou dans l’art depuis 1945, de Claude Monet à Gerhard Richter. ParAnaëlPigeat «Les nymphéas» de Claude Monet sont connus pour leur douceur. Moins pour leur charge politique. Monet les peint alors que son fils est au front, et les offre à l’État, au lendemain de la Première Guerre mondiale, comme un cadeau de paix. C’est à partir de cette interprétation de ces toiles célébrissimes que les commissaires Claire Bernardi, Emilia Philippot et Juliette Degennes ont pensé «Dans le flou». Et c’est aussi la thèse que développe l’écrivain Grégoire Bouiller dans son livre récent «Le syndrome de l’Orangerie», qui suggère la présence des cadavres de la guerre derrière ces eaux troubles. Qu’est-ce que le flou? Pour la peinture de la Renaissance, on a parlé de sfumato, terme utilisé pour la première fois par l’historien André Félibien en 1676. Mais sa généalogie commence véritablement au XIXe siècle: William Turner, Eugène Carrière, Auguste Rodin, Medardo Rosso… L’impressionnisme marque un jalon essentiel. Le flou, c’est alors le moi intérieur de l’artiste. Puis deux ruptures ont eu lieu, avec la Première puis la Seconde Guerre mondiale. Ni abstraction ni figuration, il est pris comme une impossibilité de faire le point, une façon d’échapper au réel. Microscope, télescope, radiographie médicale… les découvertes scientifiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe façonnent le regard des artistes, de Mark Rothko à Dove Allouche, Hiroshi Sugimoto ou Ugo Rondinone. Plus les images ont permis de s’approcher de la réalité, plus les artistes ont eu besoin de prendre de la distance dans leurs créations. Le visible n’est plus une certitude. La dimension politique du flou revient ensuite avec force à travers des œuvres évoquant la Shoah, comme les ombres terrifiantes que peint Zoran Music sur des buissons brûlés, ou les photos d’enfants en noir et blanc réunies par Christian Boltanski. Un tableau de Miriam Cahn évoque des corps dissous de migrants dans la Méditerranée. Gerhard Richter a, lui, peint une trace grise sur un fond bleu: elle s’intitule «September» et évoque le 11 Septembre. Dans la suite de l’exposition, il est question de flou dans le genre, avec une photographie de Mame-Diarra Niang, un autoportrait d’Hervé Guibert ou la fascinante collection de photographies anonymes et terriblement intimes réunie par le cinéaste Sébastien Lifshitz. Deux émouvantes peintures de l’Iranien Y.Z. Kami nous invitent à la contemplation. Est-il là pour cacher ou pour révéler? «La singularité de ces œuvres tient dans le fait que l’on n’arrive pas à faire le point, qu’il nous faut regarder, et ralentir», remarque Claire Bernardi, directrice de l’Orangerie. Dans le monde contemporain, c’est un manifeste. EXPO « Dansleflou.Uneautrevision del’artde1945ànosjours »,aumusée del’Orangerie,Paris,jusqu’au18août. «jpeg ny01» (2004), Thomas Ruff. «Le bassin aux nymphéas, harmonie rose» (1900), Claude Monet. Sans titre (1948), Mark Rothko. «Morphologie du rêve #6» (2021), Mame-Diarra Niang. LASEMAINEDE ERNESTONETO ANCRESON NAVIREÀPARIS L’artiste originaire de Rio investit le Grand Palais avec une installation inédite présentée pour la saison Brésil-France 2025. ParAnaëlPigeat/photosAlexandreIsard EXPO
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