L'OFFICIEL HOMMES n°70 - Page 8 - 70 6 ÉDITO NEWS MODE MODE MODE PORTFOLIO MUSIQUE EXPO AMBASSADEUR ADRESSES 12 14 26 34 44 54 68 72 76 80 par Giampietro Baudo LE BEAU TRAVAIL DU STUDIO M/M (PARIS) LA GALERIE GAGOSIAN MET LE BUSTE DES FEMMES À L’HONNEUR THE PLACE TO BE : L’HÔTEL-RESTAURANT LES DEUX GARES SIGNÉ LUKE EDWARD HALL LA COLLAB GAGNANTE LOUIS VUITTON X NBA LIVRE : “ACROSS THE OCEAN” DE JIANI LIU RAFFERTY LAW auteure Cristina Manfredi, photographe Alan Gelati, styliste Chloe Beeney TONNERRE DE BREST photographe Lorenzo Marcucci, styliste Giulio Martinelli MANIFESTO photographe Carlos Teixeira, styliste Pablo Patané CONVERSATION DE STYLE photographes Hector Tre, Fernando Sippel, Iñigo Awewave, Izack Morales, stylistes Francisco Ugarte, Charlie Ward, Javier de Pardo, Mariana Guerrero Dingler WOODKID, AUX ÂMES SENSIBLES, auteure Cristina Manfredi NICK CAVE, LE GÉNIE EN PLEINE LUMIÈRE auteur Baptiste Piégay STAN WAWRINKA, TOUJOURS PLUS HAUT auteure Caroline Baud et Odile Habel SOMMAIRE 8 JARED LETO, ENTRE ABÎMES ET CIMES par Joshua Glass, photographe Cameron McCool, styliste Karla Welch GILBERT & GEORGE ET JW ANDERSON auteure Pamela Golbin par Joshua Glass DECODING DRESS photographe Richie Talboy, styliste Daniel Gaines WHEN IN ROME photographe Filip Koludrovic, styliste Luca Falcioni BOLD TYPE photographe Ricardo Gomes, styliste Luca Falcioni LA VIE DE CHÂTEAU photographe GuillaumeMalheiro, stylistes Céline Bourreau & Raphael de Castro LE REGARD SINGULIER DE VIGGO MORTENSEN auteur Baptiste Piégay, photographe Quentin de Briey STUDIO KO, CHERCHEUR D’AURA auteure Nathalie Nort, photographes Noël Manalili et François Halard SAMUEL FASSE ET MICHEL GAUBERT auteur Justin Polera, photographe François Quillacq, styliste Margaux Dague PREUVES À L’APPUI photographe Jennifer Livingstone LES ANNÉES 70 VUES PAR L’OFFICIEL auteure Sophie Shaw OUVERTURE DOSSIER GLOBAL RENCONTRE RENCONTRE OUVERTURE POWER OFF MODE MODE MODE MODE CINÉMA ARCHITECTURE RENCONTRE MODEACCESSOIRES LOOKING BACK 81 82 90 93 98 106 114 122 130 136 144 150 160 QUATRE COUVERTURES EN OCTOBRE Rafferty Law en Valentino.Stan Wawrinka en Montblanc. Viggo Mortensen en Raf Simons.Jared Leto en X Karla. PhotosAlanGelati,Montblanc,QuentindeBriey,CameronMcCool 1 0 Édité par LES ÉDITIONS JALOU Siège social : 128, quai de Jemmapes, 75010 Paris. Téléphone : 01 53 01 10 30 Fax : 01 53 01 10 40 www.lofficiel.com CONTRIBUTEURS: Photographes Inigo Awewave Quentin de Briey Alan Gelati Ricardo Gomes François Halard Filip Koludrovic Jennifer Livingston Guillaume Malheiro Noël Manalili Lorenzo Marcucci Cameron McCool Izack Morales François Quillacq Fernando Sippel Richie Talboy Carlos Teixeira Hector Tre Rédacteurs et stylistes Caroline Baud Chloe Beeney Céline Bourreau & Raphael de Castro Philippe Combres Margaux Dague Luca Falcioni Daniel Gaines Pamela Golbin Mariana Guerrero Dingler Odile Habel Cristina Manfredi Giulio Martinelli Nathalie Nort Pablo Patané Javier de Pardo Justin Polera Nicolette Salmi Sophie Shaw Francisco Ugarte Charlie Ward Karla Welch Simonez Wolf Traductrices Hélène Guillon Géraldine Trolle L’OFFICIEL HOMMES GLOBAL Consulting Global Chief Creative Officer Stefano Tonchi Global Executive Director Giampietro Baudo Global Artistic and Casting Director Jennifer Eymère Global Contributing Creative Director Trey Laird Global Editorial Team Laure Ambroise | Mode Delphine Valloire | Magazine Global Casting, Production & Booking Joshua Glasgow Global Digital editorial director Joshua Glass Global Head of content projects and fashion initiatives Caroline Grosso Consulting Executive Managing Editor Regan Solmo Global graphic team Giulia Gilebbi, Luca Ballirò Global Contributing design director Micheal Riso Global Managing Team Sabrina Abbas, Sara Ali, Jeanne Propeck Direction Global Co-Chairmen and Members of Executive and Administrative Boards Marie-José Susskind-Jalou et Maxime Jalou Global Chief Executive Officer, Director of Executive and Administrative Boards Benjamin Eymère Global Deputy Chief Executive Officer, Member of Executive and Administrative Boards Maria Cecilia Andretta Global Chief Creative Officer Stefano Tonchi Global Artistic and Casting Director Jennifer Eymère Global Editorial Committee Giampietro Baudo, Jennifer Eymère, Stefano Tonchi Executive Assistants Céline Donker Van Heel (c.donkervanheel@jaloumediagroup.com) Giulia Bettinelli (g.bettinelli@lofficielitalia.com) Advertising Global Chief Revenue Officer Anthony Cenname Chief Revenue Officer France & Switzerland Jean-Philippe Amos Media Director Italian Market Carlotta Tomasoni Global Digital Ad Ops and Media Planning Ilaria Previtali Publicité Directeur commercial France Jean-Philippe Amos (jp.amos@jaloumediagroup.com) Directrice commerciale L’Officiel Anne Marie Disegni (a.mdisegni@jaloumediagroup.com) Directeurs de publicité Stéphane Moussin (s.moussin@jaloumediagroup.com) Marina de Diesbach (horlogerie) (m.diesbach@jaloumediagroup.com) Traffic manager Adama Tounkara (a.tounkara@jaloumediagroup.com) Directrice commerciale - marché italien Carlotta Tomasoni (c.tomasoni@jaloumediagroup.com) Éditeur délégué Membre du board exécutif Emmanuel Rubin (e.rubin@jaloumediagroup.com) Administration et finances Directeur administratif et financier, membre du board administratif Thierry Leroy (t.leroy@jaloumediagroup.com) Secrétaire général, membre du board administratif Frédéric Lesiourd (f.lesiourd@jaloumediagroup.com) Directrice des ressources humaines Émilia Étienne (e.etienne@jaloumediagroup.com) Responsable comptable et fabrication Éric Bessenian (e.bessenian@jaloumediagroup.com) Diffusion Lahcène Mezouar (l.mezouar@jaloumediagroup.com) Trésorerie Nadia Haouas (n.haouas@jaloumediagroup.com) Abonnements CRM ART – Editions Jalou CS 15245 – 31152 Fenouillet Cedex Tél. : +33(0) 5 61 74 77 73 ou abonnement.editionsjalou@crm-art.fr Vente au numéro France VIP, Laurent Bouderlique — Tél. : 01 42 36 87 78 International Export Press, Carine Nevejans — Tél. : 33 (0)1 49 28 73 28 International et marketing Director International Licensees and Brand Marketing, Flavia Benda Global Head of Digital Product, Giuseppe de Martino Global Digital Project Manager, Babila Cremascoli Global Media and Marketing Strategist, Louis Du Sartel Global Editorial Content and Archives Giulia Bettinelli Publications des Éditions Jalou L’Officiel de la Mode, Jalouse, La Revue des Montres, L’Officiel Voyage, L’Officiel Fashion Week, L’Officiel Hommes, L’Officiel Art, L’Officiel Chirurgie Esthétique, L’Officiel Allemagne, L’Officiel Hommes Allemagne, L’Officiel Argentine, L’Officiel Art Belgique, L’Officiel Brésil, L’Officiel Hommes Brésil, Jalouse Chine, L’Officiel Chine, L’Officiel Hommes Chine, L’Occiel Corée, L’Officiel Hommes Corée, La Revue des Montres Corée, L’Officiel Inde, L’Officiel Indonésie, L’Officiel Italie, L’Officiel Hommes Italie, L’Officiel Kazakhstan, L’Officiel Hommes Kazakhstan, L’Officiel Lettonie, L’Officiel Liban, L’Officiel Hommes Liban, L’Officiel Lituanie, L’Officiel Malaisie, L’Officiel Maroc, L’Officiel Hommes Maroc, L’Officiel Mexique, L’Officiel Moyen-Orient, L’Officiel Hommes Moyen-Orient, L’Officiel Pays-Bas, L’Officiel Hommes Pays-Bas, L’Officiel Pologne, L’Officiel Hommes Pologne, L’Officiel Russie, L’Officiel Voyage Russie, L’Officiel Singapour, L’Officiel Hommes Singapour, L’Officiel St Barth, L’Officiel Suisse, L’Officiel Hommes Suisse, L’Officiel Voyage Suisse, L’Officiel Thaïlande, L’Officiel Hommes Thaïlande, L’Officiel Turquie, L’Officiel Hommes Turquie, L’Officiel Ukraine, L’Officiel Hommes Ukraine, L’Officiel USA, L’Officiel Hommes USA, L’Officiel Vietnam Fabrication Impression, suivi de fabrication et papier par Roto3 Industria Grafica S.r.l., Via Turbigo 11/B, 20022 Castano Primo (MI). Imprimé sur des papiers produits en Italie et en Finlande à partir de 0 % de fibres recyclées, certifiés 100 % PEFC. Eutrophisation : papier intérieur Ptot 0,023 kg/tonne - papier couverture Ptot 0,006 kg/tonne. Distribution MLP Dépôt légal octobre 2020 Commission paritaire N° 0419K89063 — ISSN 1777-9375 Édité par les Éditions Jalou SARL au capital de 606 000 euros représentée par Marie-José Susskind-Jalou et Maxime Jalou, co-gérants, filiale à 100 % de la société l’Officiel Inc. S.A.S. Siret 331 532 176 00095 Fondateurs GEORGES, LAURENT et ULLY JALOU † Directrice de la publication Marie-José Susskind-Jalou L'OFFICIEL HOMMES FRANCE Rédacteur en chef magazine Baptiste Piégay Rédactrice en chef mode Anne Gaffié Executive editor Giampietro Baudo Rédacteur en chef horlogerie Hervé Dewintre Chef de rubrique photo Pascal Clément Secrétaire générale de la rédaction Françoise Emsalem Secrétaire de rédaction Jeanne Propeck Directeur de la production Joshua Glasgow 1 21 2 ÉDITO Par GIAMPIETRO BAUDO “Nous ne sommes pas provocateurs. Nous voulons simplement provoquer la reflexion.” Cette phrase, tirée de la conversation entre le duo artistique Gilbert & George et le créateur de mode Jonathan Anderson, a été le point de départ de ce numéro spécial de L’Officiel Hommes. Ici se côtoient des stars montantes comme Rafferty Law, des sportifs comme Stan Wawrinka, des icônes comme Nick Cave, des musiciens comme Woodkid, des visionnaires comme Virgil Abloh et des artistes comme Luke Edward Hall. Une agora prête à entamer une conversation autour de la mode, animée par des photographes appelés à interpréter les tendances de la saison ou choisis pour expliciter la mode masculine contemporaine. Mais ce numéro est aussi le premier dans lequel paraît un dossier global, destiné à créer un langage esthétique commun à toutes les éditions de ce magazine, né à Paris il y a cent ans et prêt pour une nouvelle ère. On y retrouve Jared Leto, une personnalité aussi talentueuse qu’irrévérencieuse, aux multiples facettes, sans règles. Sans règles, comme le sont aussi les nouveaux habits du pouvoir, à des années-lumière des stéréotypes des années 80 sculptés dans la mémoire collective. Dans ce portfolio, quatre photographes et une équipe de top modèles, dirigée par Reece Nelson et Alessio Pozzi, ont revisité les classiques, entre vintage et provocation. Enfin, l’icône hollywoodienne Viggo Mortensen nous raconte la réalisation de son premier film. L’artiste Samuel Fasse échange avec l’illustrateur sonore de la mode Michel Gaubert. Les architectes Karl Fournier et Olivier Marty du Studio KO reviennent sur leurs plus belles réalisations. Et le duo légendaire Gilbert Prousch et George Passmore engagent un dialogue sans complaisance avec le designer nord-irlandais Jonathan Anderson, de quoi stimuler notre réflexion. Ce que ce magazine fait et continuera de faire… MONSIEUR BLANC 1 4 BEAU TRAVAIL Huitansaprèsunpremierlivre,ilfallaitbienundeuxièmevolumeanthologiquepourrendrecomptedel’immensitédeschamps explorés parM/M(Paris),letandemleplusaventureuxdelacréationfrançaisequiafaitsauteravecjoielesbarrièresentrelesgenres. Par BAPTISTEPIÉGAY Modules tridimensionnels Borderline, de M/M (Paris). La curiosité sans œillères, le goût de l’inédit, l’appétit pour de nouvelles saveurs : autant de paramètres pour que l’équation de la longévité aboutisse à un résultat excitant. Assurément, Mathias Augustyniak et Michael Amzalag la connaissent sur le bout des doigts. Établi en 1992, leur studio de graphisme M/M (Paris) s’est imposé dans un rôle dépassant le simple cadre de l’accompagnement de projet : plus détonateur qu’illustrateur, plutôt narrateur libre qu’interprète littéral, leur travail évoquait les immenses Cassandre, pour l’intuition de la juste typographie, ou Roman Cieslewicz, par son imaginaire poétique, sa grâce allusive, les espaces ménagés pour que notre regard s’y glisse, s’installe, le fasse sien. Conceptions de pochette de disques, d’affiches pour le théâtre, de décors d’opéras, mise au point d’identité visuelle, ponts jetés entre leur activité et l’art contemporain (Douglas Gordon, Pierre Huygue), ou encore la mode, avec ce “pradalphabet” pour la Maison Prada : on pourrait ainsi décliner un inventaire à la Perec (s’il fallait lier leur démarche à celle d’un écrivain, c’est l’auteur de La Vie mode d’emploi qu’on élirait, tant ils semblent partager une inclination pour la fantaisie et la souplesse pluridisciplinaire). Il est ainsi peu étonnant que des univers aussi, a priori, éloignés que ceux du chef Jean-François Piège ou d’Étienne Daho, aient trouvé chez eux des oreilles attentives et vu dans leurs yeux le reflet de leur propre gourmandise. La double exposition qui les met à l’honneur cet automne en est le témoin. Livre M to M of M/M Paris, Volume 2, Thames & Hudson (456 pages). Expositions à Paris : “D’un M/Musée à l’autre” au musée des Arts décoratifs (madparis.fr) et au musée d’Orsay (musee-orsay.fr), jusqu’au 10 janvier 2021. PhotocourtesygalerieAirdeParis N E W S 1 5 ÉTERNEL FÉMININ Dixansd’audacesetdechefs-d’œuvre :depuissonouvertureàParis,lagalerieGagosiann’acessé d’innover, d’étonner, d’impressionner.Sonexpositionanniversaireneferapasexception. ParBAPTISTEPIÉGAY On s’en doutait dès l’annonce de l’implantation au cœur du Triangle d’or d’une antenne parisienne de la galaxie Gagosian : on y retrouverait la création contemporaine en majesté. De Cy Twombly à Sarah Sze, en passant par William Eggleston, Ed Ruscha, Jean Prouvé et Rodin, de la peinture à la sculpture, la photographie et les installations, sans oublier le mobilier, chaque exposition était un évènement. Bien sûr, il y avait la splendeur des pièces exposées, mais surtout un sens aigu de la mise en scène qui offrait aux œuvres une profondeur insoupçonnée. On garde ainsi un souvenir fort de l’exposition consacrée à Georges Bataille en 2018 ou de celle organisant la rencontre entre les travaux de Duane Hanson et d’Olivier Mosset. En écho à l’édition 2010 de la FIAC, pour laquelle India Mahdavi avait créé l’espace occupé par la galerie Gagosian, l’architecte et designer inventera à l’occasion de son 10e anniversaire la scénographie de “Bustes de femmes”. Reprenant un motif aussi ancien que la pratique artistique – la représentation du buste féminin –, l’exposition croisera les regards que Richard Avedon, Jeff Koons, Man Ray, John Currin ou encore Cindy Sherman ont posé sur cet exercice de style. Elle offrira autant une mise en perspective d’une décennie de mise en lumière de l’art contemporain qu’une célébration de sa vitalité. En faisant le pari d’un retour aux sources, à un des grands topoï de l’histoire de l’esthétique, en démontrant que c’est le geste qui fait œuvre plus que le sujet, la galerie fait de son anniversaire un éloge d’un bel avenir, en construction perpétuelle. Exposition “Bustes de femmes”, jusqu’au 19 décembre 2020 à la galerie Gagosian, 4, rue de Ponthieu, Paris 8e . Gagosian.com Brigitte Bardot, hair by Alexandre, Paris, January 1959, de Richard Avedon. PhotoTheRichardAvedonFoundation N E W S TRUE COLORS Artiste,céramiste,décorateurd’intérieuretdesigner,l’AnglaisLukeEdwardHallaimaginédeuxnouveauxlieuxàParis : l’Hôtel Les DeuxgaresetleCaféLesDeuxGares,auxquelsilaapportésatouche unique,entremaximalisme etnostalgie. ParDELPHINEVALLOIRE T H E P L A C E T O B E Pour y parvenir, il faut prendre la rue d’Alsace, sur le côté de la gare de l’Est, monter un drôle d’escalier double, puis longer une vue époustouflante faite des toits gris et vert pâle des quais de la gare qui ondulent en vagues immobiles pour arriver enfin à un petit coin de rue, tranquille et lumineux, hors du temps. Là se trouvent l’Hôtel Les Deux Gares et son alter ego, un café-restaurant, situé juste en face. Pour recréer cet ancien petit hôtel de gare désuet, Adrien Gloaguen, fondateur du groupe Touriste, avait envie d’une ambiance cinématographique des seventies, celle des plus beaux films de Rohmer ou de Sautet, une “time capsule” avec un style singulier. Il confie cette réinvention totale au prodige du maximalisme à l’anglaise : Luke Edward Hall, touche-à-tout de génie et spécialiste d’une élégance excentrique à faire remonter le temps, dont ce sera le premier hôtel. Dès le lobby, on sait que le pari est réussi : des murs vert électrique, un sol en marbre à motifs chevron noir et blanc, un fauteuil bleu Klein, des touches chocolat, rouge et rose, des affiches de Salvador Dali et David Hockney, des fauteuils années 40 tendus de soie rayée et des livres anciens ou non minutieusement choisis et empilés sur une table. Le bistro décline les mêmes codes avec un bar couleur rouge framboise, un plafond hypnotique avec un effet écailles de tortue et d’incontournables chaises Thonet. La carte, changeante, inspirée mais aussi très accessible, a été conçue par une jeune équipe de chefs (Jonathan Schweizer et Federico Suarez), et elle est déjà encensée par tous les critiques gastronomiques qui comptent dans la capitale, incluant un François Simon ravi. Tout cela est évidemment hautement instagrammable, mais il se passe quelque chose d’autre, l’atmosphère semble habitée d’un bel esprit et pas seulement grâce aux fantastiques portraits de l’illustratrice Fee Greening suspendus dans les couloirs, représentant des icônes comme Francis Bacon, Lucian Freud, David Bowie ou Oscar Wilde. Le panthéon personnel de Luke Edward Hall, lui aussi, regorge de héros, d’esthètes et d’artistes queer et “so british”. Il le revendique clairement dans ses interviews et dans son travail : avec ses dessins à la Cocteau (dont certains ornent les chambres de l’hôtel), les “Bright Young People” qu’il affectionne, dont faisaient partie le photographe Cecil Beaton et sa “muse” Stephen Tennant, le décorateur star du Swinging London David Hicks 1 6 PhotoBenoîtLinero T H E P L A C E T O B E L’artiste Luke Edward Hall a redesigné l’hôtel et le café Les Deux Gares, dans le 10e arrondissment de Paris. 1 8 T H E P L A C E T O B E (dont on retrouve l’influence dans les motifs géométriques, rayures et chevrons), les peintres anglais Christopher Wood, Rex Whistler et Patrick Procktor, et une tendresse particulière dans le trait de ses portraits qu’on pourrait relier à Elizabeth Peyton. Le tableau des clefs à la réception n’a, lui, rien à envier à celui du Grand Budapest Hotel. Autre point commun entre Luke Edward Hall et Wes Anderson, tous les murs de l’hôtel se parent de couleurs, et quelles couleurs ! Vert olive, jaune d’or dans une salle de bains extraordinaire au dernier étage, parme clair, vert sapin, rose pale, caramel ou orange corail, des plinthes au plafond, contrastant avec des meubles sombres, qui prouvent le talent de ce coloriste extraordinaire. Pourquoi ? Dans un monde de plus en plus dématérialisé, vu sur écrans interposés, Luke Edward Hall assume son romantisme, son amour des beaux détails et des petites choses, sa liberté et surtout une vraie douceur, si nécessaire voire vitale en cette rude année 2020. L’intérieur de l’Hotel Les Deux Gares et ses couleurs font d’ailleurs écho à son propre intérieur, celui d’un ancien cottage du Gloucestershire, à Cotswolds, dont il a longtemps rêvé et qu’il a investi depuis juin 2019 avec son compagnon, l’architecte d’intérieur Duncan Campbell, et leur jeune lévrier whippet Merlin. En regardant son travail, ce qui frappe le plus, c’est l’audace. Dans les couleurs bien sûr mais aussi dans le mélange des styles, des époques, des motifs, des références. Il tente et réussit haut la main dans la salle de gymnastique en sous-sol le mariage d’un papier peint rétro, une sorte de Liberty pastel un brin psychédélique édité par Svenskt Tenn et d’un sol à effet kaléidoscopique en carreaux rouge foncé et blanc. Réussie aussi l’alliance contre nature dans un salon entre un canapé couvert d’imprimé léopard et une toile de Jouy à dominante myosotis au mur. Il manie à la perfection cette fameuse touche de danger, cette fausse note essentielle contre l’ennui qui était chère à Diana Vreeland quand elle écrivait dans D.V. : “A little bad taste is like a nice splash of paprika. We all need a splash of bad taste, it’s hearty, it’s healthy, it’s physical. I think we could use more of it. No taste is what I’m against.” (Un peu de mauvais goût, c’est comme un soupçon de paprika. On a tous besoin d’une pincée de mauvais goût. C’est chaleureux, c’est sain, c’est physique. Je pense qu’on pourrait davantage s’en servir. Je ne suis que contre l’absence de goût.) Et de goût, Luke Edward Hall n’en manque vraiment pas. Pour le plus grand bonheur des futurs clients du double éden des Deux Gares.
L'OFFICIEL HOMMES n°70 - Page 8
L'OFFICIEL HOMMES n°70 - Page 9
viapresse