LE NOUVEL OBS n°3222 - Page 1 - 3222 Editorial SylvianCourage D onald Trump s’est fâché tout rouge. « Soit vous êtes malhonnête, soit vous êtes stupide »,a-t-illancé à Kristen Welker de la chaîne NBC qui l’interviewait, le 5 juin, dans le hangar d’une ferme du Wisconsin. Le motif de son courroux ? La journaliste américaine avait osé contester ses sempiternelles accusations de tricherie proférées contre les candidats démocrates aux primaires de Californie. « Vous savez que ces élections sont truquées. Votre chaîne le sait aussi », s’est étranglé Trump. Puis il s’est levé et a planté là son interlocutrice : « Merci chérie. Amusez-vous bien. » A l’évidence, cet accès de colère contre un grand networkquiosequestionnersesfakenewsestunsymptôme de la frustration ressentie par le 47e président desEtats-Unis.AlorsquedébutelaCoupeduMonde de Football coorganisée par les Etats-Unis avec le Canada et le Mexique, que s’annoncent les festivités de son 80e anniversaire (le 14 juin) et la célébration du 250e anniversaire de l’indépendance américaine (le 4 juillet), la perspective d’un triomphe impérial dont Trumprêvaitsembles’évanouir.SesinvitésVIP fuientlarencontredeMMAorganiséepoursabirthday party dans une gigantesque enceinte installée sur les pelousesdelaMaison-Blanche.Et legrandconcertkitschprévulejour de la Fête de l’Indépendance a été annulé:lesstarssurleretourqu’il avaitchoisiesontpréférédécliner. Rien ne va plus depuis que le héraut de « l’Amérique d’abord » s’est piégé lui-même dans un affrontement avec l’Iran dont il ne parvient pas à s’extirper. Lui qui avait promis de ne plus engager la première puissance militaire mondiale dans des conflits lointains, inutiles et ruineux a déjà dépensé plus de 30 milliards de dollars dans la campagne persique sans parvenir à renverser le régime inique des mollahs, ni anéantir l’arsenal iranien ni obtenir qu’il abandonne ses prétentions à la bombe nucléaire. Un désastre. Car la base MAGA vit très mal le retour des « guerres éternelles ». Les influenceurs nationaux-populistes se détournent de leur mentor. Au Congrès le 3 juin, des représentants républicains ont joint leurs voix à celles des démocrates pour adopter une résolution visant à l’empêcher de poursuivre les hostilités en Iran. Une motion certes symbolique – le texte ne devrait pas être adopté au Sénat – mais qui démontre que l’autorité de Trump est bel et bien contestée dans son propre camp. Les élus du Grand Old Party s’alignent sur les préoccupations de leurs électeurs qui ne digèrent pas la hausse des prix des carburants consécutive au blocage du détroit d’Ormuz. Trump, qui s’était engagé à restaurer le pouvoir d’achat, se voit reprocher d’avoir relancé l’inflation. A cinq mois des élections cruciales de mi-mandat, en novembre, sa cote sondagière plonge (seulement 38 % de satisfaction). « Les “midterms”, je m’en fous », balaie Trump. Mais deux ans seulement après sa victoire à la présidentielle,levoilàbeletbienmenacédeperdrelamajorité au Congrès et de devenir un lame duck, un « canard boiteux », un président impuissant. E n attendant, les dirigeants iraniens le poussent à bout. Ils conditionnent la négociation d’un accorddepaixàlacessationdesopérationsmilitaires israéliennes contre le Hezbollah, milice pro-iranienne basée au Liban. Objectif : obtenir que TrumpagissedanscesenssurBenyaminNetanyahou. « Tu es un putain de cinglé », a déjà tonné le président américainlorsd’uneconversationtéléphoniqueavec le Premier ministre israélien rendue publique par la Maison-Blanche. Mais Netanyahou n’a pas obtempéré. Le 7 juin, les forces iraniennes ont joué l’escalade en expédiant une salve de missiles en direction d’Israëlquiaaussitôtrépliqué.Souspression,Trump jure qu’il est « dans les derniers efforts » pour obtenir la paix… Mais à quel prix ? Au MetLife Stadium de New York le 19 juillet prochain, le président a bien prévu de remettre la Coupe du Monde aux vainqueursdevant1,5milliarddetéléspectateurs.Ilpavoisera comme à son habitude. Mais qui sera dupe? Le 8 juin, alors qu’il assistait à la finale de basket NBA au Madison Square Garden de New York, Trump a été hué par la foule. Le roi est nu. Trump, l’empereur empêtré PA R SYLVAI N C OU RAG E DIRECTEU R A DJ OIN T DE L A RÉDACTIO N Deuxansseulementaprès savictoireélectorale, voilàleprésidentaméricain menacédedevenirun“lame duck”,un“canardboiteux”. © STÉPHANE MANEL POUR «LE NOUVEL OBS» 4 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026 *RESSENTEZ-LE / RADO.COM MAÎTRE DES MATÉRIAUX ANATOM SKELETON Sommaire N° 3222 - du 11 au 17 juin 2026 En couverture Grands formats Idées 32 Pédocriminalité Un fléau national 38 Emmanuel Macron Le président qui voulait entrer dans l’Histoire 42 France-Indonésie Les armes de la répression 44 CGT Cours camarade, le RN est derrière toi... 48 Révélations Scandale à l’hôpital Bicêtre 54 Nouvelle ère Le retour du bio 58 Dans la famille LGBTQIA+… Je voudrais le « B », comme bisexualité 62 Dans la famille LGBTQIA+… Je voudrais le « Q », comme queer 22 LA MAUVAISE PASSE DE TRUMP Comme César qui gavait son peuple de pain et de jeux, le président américain semble toujours plus mégalomane et table sur la Coupe du Monde de Football, mais aussi sur les 250 ans des Etats-Unis et ses propres 80 ans pour faire oublier ses déboires : enlisement de la guerre en Iran, retour de l’inflation et cote de popularité au plus bas EN COUVERTURE : PHOTOMONTAGE ET PHOTO RETOUCHÉE D’APRÈS MANDEL NGAN/POOL/AFP - DAN MULLAN/GETTY IMAGES VIA AFP Culture Tendances 64 Salman Rushdie « Je ne crois pas aux fantômes » 68 BD Juliette Brocal et Blanche Sabbah, au gré de leur fantasy 70 Concerts La grande loterie 72 Le bloc-notes de Jérôme Garcin 73 Le guide critique Livres, cinéma, musique, expos… Notre sélection 86 Voyages J’irai dormir chez vous 90 Horlogerie Hamilton, l’américaine de Suisse 92 Mode Stephanie Danan, le sens du récit 93 L’Observatrice par Sophie Fontanel 94 Jeux par Gaëtan Goron 96 Le courrier des lecteurs Les solutions des jeux 97 Par ailleurs La BD de Lisa Mandel 98 Un dernier mot par David Caviglioli © DJOUDI HAMANI/HANS LUCAS VIA AFP – JEANNE PATUREL/AGENCE 1H23 – MARIE ROUGE POUR « LE NOUVEL OBS » – ILLUSTRATION : ARNAUD AUBRY POUR « LE NOUVEL OBS » 6 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026 Origine du papier : Pays-Bas Taux de fibres recyclées : 100% Eutrophisation : PTot = 0,0137 kg/tonne de papier CemagazineestimpriméchezNewsprint,certifiéPEFC La publication comporte 100 pages. Pour les abonnés, un cahier « TéléObs » de 24 pages est joint. Un cahier de 28 pages Immobilier est broché au centre sur la diffusion Paris RP. Chiffre de tirage: 146 400 exemplaires. Imprimeurs NEWSPRINT et HELIOPRINT. Société éditrice : Le Nouvel ObservateurduMonde.Directricedelarédaction:CécilePrieur.Présidentdudirectoire,directeurdelapublication:SandroMartin.NuméroCPPAP: 0525 C 85929. Numéro I.S.S.N: 2416-8793. Dépôt légal: à parution. Abonnements : France (un an) : 160 €. Etranger et entreprises : nous consulter. Relations abonnés, 67, avenue Pierre-Mendès-France 75013 Paris – Tél : 01-40-26-86-13 / abonnement@nouvelobs.com. Vous pouvez consulter nos conditions générales d’abonnement à l’adresse suivante : https://www.nouvelobs.com/cgv. L’Obs (ISSN 2416-8793) is published weekly by Le Nouvel Observateur and distributed in the USA by UKP Worldwide, 3390 Rand Road, South Plainfield, NJ 07080. Periodicals postage paid at Rahway,NJ.andadditionalmailingoffices.POSTMASTER:SendaddresschangestoL’Obs(Publisher)C/O3390RandRoad,SouthPlainfieldNJ07080. Par téléphone au 01 40 26 86 13 Sur nouvelobs.com/abo12 Abonnez-vous au NouvelObs On la connaît tous, cette copine qui semble avoir tout réussi dans sa vie avec une facilité agaçante. Celle qui quitte un poste confortable pour ouvrir un atelier de restauration de meubles pendant que les autres continuent d’actualiser leur compte bancaire avec une légère angoisse existentielle. Le réflexe consiste souvent à imaginer un héritage discret, une famille très riche ou une chance insolente. Comme si changer de vie relevait forcément d’un privilège inaccessible. Et puis il y a parfois une explication beaucoup moins spectaculaire : avancer plus sereinement ne tient pas toujours à la chance. Certaines personnes ont simplement commencé à préparer la suite à leur rythme, en se construisant une épargne adaptée à leurs projets. Réalisé par M plus Matmut – Mutuelle assurance des travailleurs mutualistes. Société d’assurance mutuelle à cotisations variables, immatriculée au RCS de Rouen n° 775 701 477. Entreprise régie par le Code des assurances. 66, rue de Sotteville – 76100 Rouen. PUBLI-COMMUNIQUÉ PA R M ATHI LDE VIE NNOT, D O CTEURE E N ÉCO NO MIE Chronique Economie l’éducation, la fiscalité des ménages et les collectivités territoriales, cet « ajustement sans les larmes »suggère une centaine de mesures, rassemblées en trois scénarios qui avancent des réformes ambitieuses de temps long. Ils proposent des mesures qui ont fait consensus dans le groupe d’experts : fixer la valeur nominale des exonérations de cotisations sociales patronales (dans le but de réduire mécaniquement leur niveau au fur et à mesure dans le temps); rationaliser les niches fiscales (notamment au moment des successions ou celles de l’impôt sur le revenu), qui atteignent 25 milliards d’euros; et supprimer les dépenses«brunes»,défavorablesàl’environnement, pour près de 10 milliards d’euros. Le plus ambitieux des scénarios est un ajustement de 157 milliards d’euros sur sept ans, capable de ramener la dette à 115 % du PIB en 2040, tout en investissant pour le climat, dans la justice ou la santé. Pour conjuguer ces objectifs, les recettes nouvelles ont la part belle, comme revenir au taux de 2021 pour la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, augmenter à 14 le nombre de tranches d’impôt sur le revenu, rendre progressive la contribution sociale généralisée (CSG) ou instaurer un taux d’imposition minimal sur les sociétés. C e rapport est important pour plusieurs raisons. La première est qu’il ne suffit pas de trouver des milliards pour construire une trajectoire budgétaire – d’autres rapports, comme celui du Conseil d’Analyse économique, l’ont déjà fait –, mais il faut regarder à la fois leur faisabilité politique et l’impact de ces économies sur les inégalités, sur la cohésion sociale et la confiance dans les institutions. La deuxième est que, contrairement à ce que les deux derniers quinquennats laissent penser, il est possible de préserver notre capacité à investir dans l’avenir tout en réduisant les inégalités, en protégeant les plus vulnérables, et en améliorant l’efficacité de la dépense publique sans affaiblir les missions fondamentales de l’Etat social. La troisième, enfin, est que l’austérité budgétaire n’est pas qu’une mesure technique, comptable, ou de bon sens : tout ajustement budgétaire est un choix politique, dans les mesures qu’il prône comme dans la manière de le mener. Si deux défis historiques – redresser les financespubliquesetplanifierla transition écologique et sociale – sont devant nous, il existe des chemins pour mener à bien les deux conjointement. Aux partis politiques de s’en saisir dans les prochains mois. P eut-on soutenir les services publics tout en réduisant le déficit?Peut-ondépenserpourl’avenir tout en stabilisant la dette publique? C’est l’équation sur laquelle le gouvernement bute depuisplusieursbudgets.Impossible, selon la droite et le bloc central, de rétablir l’équilibre budgétairesansaustérité:c’estle sens de la « revue de dépenses », engagéeàBercydepuisplusieurs années. Les dépenses de l’éducation, de l’environnement, de l’hôpital, de la justice, de l’enseignement supérieur et de la recherche sont désormais, chaque année, rognées au profit de la soutenabilité de la dette. Equation impossible également pour les partis de gauche, dont les programmes pour l’élection présidentielle font la part belle aux services publics et à une relance budgétaire, sans se soucier du risque, bien réel, d’explosion de la dette française. Pourtant, conjuguer les deux est bien possible! Et c’estcequenousmontronsdansnotrerapport,àl’Institut Avant-Garde, publié cette semaine. Fruit de la concertationd’économistes,dechercheurs,etdepraticiens,ildémontrequ’unepolitiquebudgétairepeut êtreexigeantesansêtreaustéritaire,qu’ellepeutviser leredressementdescomptestout en répartissant équitablement l’effort, qu’elle peut réduire la dette tout en diminuant les inégalités. Concrètement, en passant au crible les retraites, la santé, le climat, la fiscalité des entreprises, l’emploi, la défense, la justice, la sécurité intérieure, Un autre budget est possible Contrairementàcequeles deuxderniersquinquennats laissentpenser,ilestpossible depréservernotrecapacité àinvestirdansl’avenirtout enréduisantlesinégalités. © STÉPHANE MANEL POUR «LE NOUVEL OBS» 8 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026 Il était une fois en France avec Les congés payés ont donné aux Français le goût des vacances. Aujourd’hui, Airbnb permet d’écrire de nouvelles histoires aux quatre coins de la France, comme un pique-nique entre amis au soleil. 90 ans plus tard, la joie de partir en vacances est toujours la même. © Tony Burnand / Roger-Viollet - © Juliette Denis Chronique Etranger Rien que sur nouvelobs.com l’immigration. Fermeture du robinet, incitationsaudépartetexpulsionsontproduit desrésultats:aprèsavoiratteintunpicsous Biden – avec une part de la population née à l’étranger de 14,8 % –, le solde migratoire a été négatif en 2025. Une première depuis un demi-siècle. La Maison-Blanche a aussitôt fêté ce « revirement historique ». Onl’oublie,maiscepaysquis’estconstruit sur l’accueil des étrangers avait déjà verrouillé ses portes en 1924 pour trois décennies : il avait refusé la quasi-totalité des candidatsvenusd’Asie,crééuneforcefrontalière, instauré des quotas pour l’Europe de l’Est et du Sud. En 1916, l’avocat eugénisteMadisonGrantvilipendaitlespaysqui y déversaient « les balayures de leurs prisons et de leurs asiles », rendant « toute la vie américaineabaisséeetvulgarisée».On croirait entendre Trump, qui accuse les immigrés d’« empoisonner le sang du pays » et les gouvernements étrangers de « vider leurs prisons et leurs établissementspsychiatriquessurles Etats-Unis ». Ce n’est pas un hasard : Stephen Miller, son éminence grise, voit cette période comme unmodèleàsuivre.Aquoidoncressemblera cette Amérique qui se referme comme une huître ? Les étrangers représentant actuellement 19 % de la main-d’œuvre, il faudra compter sur 6,8 millions de travailleurs de moinsd’icià2028,15,7millionsd’icià2035, etune«croissanceéconomiqueannuelleréduite d’untiers»,préditlethinktankNFAP.Etc’est sanscompterlesAméricainsquifuientleur pays.Depuisl’électiondeTrump,ilssubmergentl’Europededemandesdecitoyenneté: 9600enIrlande(+96%),8790auRoyaumeUni (+42 %) – un record ; 6 600 en Allemagne (+100 %) en 2025. Nation d’immigrants, les Etats-Unis vont-ils devenir une nation d’émigrants ? L e visage a changé, l’esprit est le même. Le barbu Markwayne Mullin est aussi impitoyablequelaBarbieKristiNoem qu’ilaremplacéeàlatêtedelaSécurité intérieure.«Ilspeuventretournerdansleurpays etseprocurerlanourriturequ’ilsveulent,a-t-il lancé à propos des immigrés en grève de la faim dans un centre de détention du New Jersey. Ce n’est pas un Holiday Inn. » Depuis que ses agents de l’immigration ont scandalisé les Etats-Unis en tuant à Minneapolis deux citoyens américains opposés aux arrestations d’immigrés, Renee Good et Alex Petty, Trump poursuit à bas bruit sa funeste chasse. Près de 50 étrangers sont morts en détention depuis janvier 2025 – du jamais-vu depuis au moins deux décennies. Pour cette administration, l’immigréestl’hommeàabattre. « L’Amérique ferme ses portes au monde, scelle ses frontières, restreint les voies légales d’entrée et pousse vers la sortie les nouveaux arrivants comme les résidentsdelonguedate»,constate le « New York Times ». Les visas et « cartes vertes » sont octroyésaucompte-gouttes,lesfraisd’entrée explosent(lajusticevientdebloquerlevisa H-1Bà100000dollarspourdestravailleurs hautementqualifiés),lenombred’étudiants et chercheurs étrangers a chuté, des autorisations de travail sont suspendues, trenteneufpayssontinterditsd’entrée(Afghanistan,Soudan,Syrie…),lesstatutstemporaires desréfugiéssontsupprimés.Lesarrestations arbitrairessepoursuivent.Danslescentres dedétention,lesurpeuplement,lanégligence médicaleetlestraitementsdégradantssont érigés en système. Les transferts dans des paystiersauxpratiquestortionnairescontinuent.Etcen’estpasfini:leSénatvientd’approuver70milliardsdedollars(60millions d’euros) sur trois ans pour la lutte contre Retrouvez la sélection de la semaine sur notre site : qrco.de/SurLeWeb ↓ Enquête Des centaines d’enfants déshabillés par l’IA ? Le double visage de Michel A., le photographe de Pauillac Par Céline Rastello Témoignages Fraternité Saint-Pie X, ces fidèles qui tentent de quitter « l’emprise sectaire » de la mouvance traditionaliste Par Jeanne Casez Disparition Mort de l’autrice et réalisatrice Marjane Satrapi, âme de l’Iran en France: notre dossier, avec les hommages de Riad Sattouf et d’Emile Bravo L’inverse du rêve américain PA R SARAH HAL IFA-L EGRAND , CO RRESPO NDANTE À WASH INGTON L’administration Trumppoursuit àbasbruitsa funestechasse, l’immigréest l’homme àabattre. © ŪLA ŠVEIKAUSKAITĖ POUR « LE NOUVEL OBS » -ANNE-GAËLLE AMIOT POUR « LE NOUVEL OBS » -VIVIENNE VINCENT/LANDMARK MEDIA./NEWSCOM/SIPA – ILLUS. : STÉPHANE MANEL POUR «LE NOUVEL OBS» 10 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026 Chronique Société suruneconfiancemutuelleestdevenuplus difficile. J’ai alors senti que j’allais devoir trouver d’autres manières de réagir. C’est ainsi que, récemment, pour la premièrefoisdemacarrière,jemesuisvueexpliquer à un élève qui venait de me parler fort mal, que j’étais, au collège, sur mon lieu de travailpourbosser.Danscecontexteprofessionnel,iln’étaitpaspensablequ’ons’adresse à moi de cette manière. Point. J’aurais été vendeuse,trapézisteoutourneuse-fraiseuse, cela aurait été la même chose. En près de trente ans, je crois n’avoir jamais envisagé les choses de la sorte. Bien évidemment, d’un point de vue syndical, j’avais conscience de mes conditions de travail (dégradées, la plupart du temps). Mais tout un tas de choses (la vocation, la transmission, la beauté du geste, le sort des enfants) m’empêchaient de considérer, devant lesélèves,monmétiercomme un«taf».Ilfallait toujoursque ce soit plus beau et, surtout, plusbeauqu’unsimplemétier. Etrangement,j’aiéprouvéun immense soulagement après avoirfaitcetteremarque(ellem’auraitparu d’une inélégance extrême quelques années plus tôt). Et c’est ainsi que j’ai de nouveau déplacé le cadre. Est-ceunetristerestriction?Unéchec?La fin d’une vocation ? Je ne le pense pas. J’espère même qu’en ayant quasi désenchanté, publiquement et intimement,ma fonction, en étant revenue à quelque chose de plus sobre, moins sentimental et moins grandiloquent, je vais de nouveau pouvoir, sur ces bases apparemment sans âme, convoquerdesvaleurscommunesetdesrelations viables. Qui, de la sorte, ne s’éparpilleront plus dans les eaux lyriques et floues d’une élégantetransmission.Etenserontd’autant plus concrètes, nettes et visibles. Q uand j’étais professeure débutante dans un collège alors qualifié de ZEP, j’étais anéantie à chaque fois qu’un élèvemerépondaitsuruntonagressif ou peu approprié. A l’époque, c’était assez rare. J’avais le sentiment, en encaissant des propos peu amènes, que je n’avais pas été à la hauteur de ma fonction, que l’Institution et la République avaient été malmenées en raison de mes fragilités, que mon autorité était vacillante. J’éprouvais un mélange de colère et de honte, de culpabilité et d’indignation. Avec le temps et l’expérience, capable désormais de m’adresser à mes classes avec davantage d’équanimité, j’ai commencé à appréhender différemment ce type de situation critique. Je n’y voyais plus une attaque contre la République et ne me sentaispluscommeunhussard cabossé. J’avais une meilleure perception de l’adolescence et de ses crises. La République, mon autorité et moi n’étions plus offensées. Je nourrissais en revanche quelque inquiétude puisqu’il m’apparaissait que de tels échanges, entre un élève et moi, abîmaient les liens que nous avions tissés. Comme on pourra le remarquer, j’avais alors déplacé le cadre : celui de l’Institution m’ayant paru flottant et peu protecteur, j’avais décidé de m’en tenir à celui de ma salle de classe. Une certaine esthétique de la relation pédagogique gouvernait mes journées et me permettait de vivre plus sereinement toutes sortes de moments désagréables. Aufildesannées,cequiétaitrareautrefois s’estbanalisé:labrutalitédanslesréponses, l’agressivité, l’invective, les explosions de colère, sans devenir bien heureusement la norme,n’ontplusfaitfigured’exception.Et, à certains égards, tisser des liens reposant Juste une profession? PAR MARA GOYET, ESSAYISTE Toutuntas dechoses m’empêchaient deconsidérer, devantlesélèves, monmétier commeun“taf”. © STÉPHANE MANEL POUR «LE NOUVEL OBS» 12 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026 Fondateurs:JeanDaniel,ClaudePerdriel. 67,avenuePierre-Mendès-France,75013Paris. Standard:01.44.88.34.34. Pouradresserune-mailàvotrecorrespondant,ilsuffitdetaperl’initiale desonprénompuissonnomsuivide@nouvelobs.com DIRECTION Conseildesurveillance:LouisDreyfus(président),LouGrasser(vice‑présidente), BéatricedeClermont-Tonnerre,FrédéricCurtet,Jacques‑AntoineGranjon, VioletteLazard,XavierNiel,ClaudePerdriel,MatthieuPigasse. Directoire:SandroMartin(président),CécilePrieur(directricedelarédaction). RÉDACTION Directrice:CécilePrieur. Directeursadjoints:SylvainCourage,GrégoireLeménager,FloreThomasset. Rédacteursenchef:NathalieBensahel,GuillaumeLaunay,GéraldineMailles, FrançoisSionneau. Directeurartistique:XavierLucas. Assistantesderédaction:CatherineRode,CatherineCoimet,StéphanieTerreau. Courrierdeslecteurs:courrier@nouvelobs.com Chroniqueurs:DavidCaviglioli,MaraGoyet,PierreHaski. Dessinatrice:LisaMandel. France:MaëlThierry,AlexandreLeDrollec(chefadj.),EmmanuelleAnizon, MatthieuAron,LucasBurel,RémyDodet,CarolineMichel-Aguirre, CamilleVigogneLeCoat. 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VENTEAUNUMÉRO-RELATIONDIFFUSEUR NUMÉROVERT :08.05.05.01.47 Illustration : Hervé Di Rosa - Région Occitanie - 1936-2026 : 90e anniversaire du Front populaire Depuis dix ans, la Région Occitanie agit pour renforcer l’égalité d’accès aux droits et améliorer le quotidien de tous ses habitants : • train à 1 €, gratuité des trains et autocars pour les jeunes, • rentrée scolaire la moins chère de France, • recrutement de médecins salariés dans les déserts médicaux, • ou encore “premiers départs en vacances” pour les enfants de familles modestes, etc. Ces engagements perpétuent l’esprit de solidarité et de justice sociale du Front populaire en 1936. Carole DELGA - Ancienne ministre Présidente de La Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée Deux heures de réunion au sommet. Aucun accord décisif, mais un constat partagé : « Les choses avancent»,souffleRaphaëlGlucksmannàl’issuedesa rencontre, le 8 juin au soir, avec le premier secrétaire duPartisocialiste,OlivierFaure,etlesreprésentants des principaux courants du parti, Boris Vallaud et Hélène Geoffroy. Le ton est à l’apaisement. Les crispations provoquées par la proposition surprise de Faure d’organiser une double primaire semblent provisoirement rangées au placard. Cette idée avait pourtant suscité l’incompréhension jusque chez les socialistes. « A ce rythme-là, sa primaire, Olivier va la faire avec Faure », raille un vieux routier du parti. La formule résume l’état d’esprit qui règne aujourd’hui au PS. Fragilisé, Olivier Faure se voit mis en minorité par les deux principaux courants contestataires, déjà à l’œuvre avec Glucksmann dans le collectif Construire 2027, qui planche sur une plateforme programmatique commune. Dans ce contexte, une convergence se dessine pourtant. Faure et Glucksmann affichent le même objectif : « Rassembler la famille sociale- démocrate. » Puis élargir à « la gauche démocratique et écologique ». Il s’agit de préparer une candidature commune pour 2027. Reste la question explosive de la désignation. Un principe a été acté lors de la réunion : le choix du candidat reviendra aux militants des formations concernées. MatthieuAron z RETAILLEAU SE PAIE NKM Le président des LR jure ne pas s’émouvoir du ralliement de Nathalie Kosciusko-Morizet, l’ancienne ministre réapparue sur la scène politique après neuf ans d’absence, à Edouard Philippe, son concurrent d’Horizons. « Je ne l’ai pas vue depuis des années, et je doute que son nom fasse lever les gens ailleurs qu’à Paris, tacle Bruno Retailleau. Elle représente cette droite qui a ployé sous l’hégémonie culturelle de la gauche et a surtout cherché à plaire aux médias. » Le candidat à la présidentielle, qui prépare son premier grand meeting le 20 juin, a tiré les leçons, dit-il, de la campagne de 2022 : « On ne gagne pas grâce au soutien de personnalités, mais en ralliant le peuple. » Il faut dire que les barons des Républicains, de Laurent Wauquiez à Jean-François Copé en passant par Xavier Bertrand, tardent à exprimer leur engagement auprès du candidat choisi à 74,3 % par les adhérents. z LA DROITE COURTISE LA FNSEA La FNSEA veut profiter de la campagne présidentielle pour avoir la peau de la Charte de l’Environnement, et plus spécifiquement de son « principe de précaution », inscrit dans la Constitution. Bruno Retailleau s’est déjà engagé à le faire disparaître. Edouard Philippe (photo) cherche lui aussi à satisfaire les griefs agricoles. Mais le Havrais imagine plutôt une révision du texte constitutionnel, en y incorporant l’agriculture comme « objectif légitime qu’il faut impérativement prendre en compte ». De quoi caresser dans le sens du poil les syndicats, et plus largement l’électorat agricole? « On veut rétablir une balance équilibrée entre l’environnement et l’agriculture », plaide un proche de Philippe. Mais pour le constitutionnaliste Jean-Philippe Derosier, « la manœuvre est électoraliste, de manière flagrante ». Q PRÉSIDENTIELLE FAURE ET GLUCKSMANN RENOUENT LE DIALOGUE EN BREF © CHRISTOPHE ENA/POOL/AFP – BASTIEN OHIER/HANS LUCAS/AFP – OLIVIER CHASSIGNOLE/AFP 14 Le Nouvel Obs nº3222 · 11/06/2026
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